Olivier Greif | Sonate pour 2 Violoncelles “The Battle of Agincourt”

catalogue

Sonate pour 2 Violoncelles “The Battle of Agincourt”


opus

308

date de composition

1995

création

1997, conservatoire de Fribourg et rencontres musicales de La Prée par Emma Savouret et Valentin Scharff.

formation

2 violoncelles

éditeur
détails
  • 55 pages
écouter un extrait

Dédié à Marcel Landowski.
Édition réalisée pour Symétrie par Nicolas Bacri.
Présentation OG:
Cette Sonate a d’abord été conçue (en 1995) pour violoncelle seul. Elle s’est rapidement avérée injouable sous cette forme. En 1996, elle a été repensée entièrement pour deux violoncelles. Il ne s’est pas agi alors d’une simple transcription, mais d’une véritable re-composition.
L’œuvre adopte un plan traditionnel en quatre mouvements : un premier mouvement introductif, dont le déroulement libre – et semblant improvisé – l’apparente à une forme fantaisie, que suivent un scherzo, un adagio et un final à variations.
Le sous-titre “The Battle of Agincourt / La Bataille d’Agincourt” (les Anglais disent “Agincourt” et non “Azincourt”) lui vient de ce que l’on entend à deux reprises en son sein le thème d’un chant profane (“The Agincourt’s tune”, datant de 1415, l’année même de la bataille), qui a servi par la suite de base à un hymne religieux anglican. Ces deux citations sont d’un esprit fort différent l’une de l’autre. La première, qui hante le premier mouvement telle une apparition, est en valeurs longues ; la seconde, qui sert de thème aux variations du final, est en valeurs brèves, adoptant l’allure d’une sicilienne. Elles forment toutefois comme une grande arche au-dessus de la Sonate tout entière, renforçant à la fois son unité structurelle et son caractère de vaste méditation sur la guerre et sur la mort.
Succédant à l’ample rhapsodie du premier mouvement, le second – intitulé Chaconne – sonne comme un réveil. Mais c’est un réveil des morts, et j’ai songé à lui donner le sous-titre de Danse des Morts. J’ai eu, en le composant, la vision des morts d’Azincourt revenant sur le champ de bataille sous la forme de squelettes et se livrant une nouvelle fois un combat sans pitié.
Pour élaborer le long adagio plaintif qui constitue le troisième mouvement de la Sonate, je me suis inspiré d’un chant du ghetto de Varsovie, qui lui donne son sous-titre “Shtil, di nacht is ojsgesternt” (“Silence, la nuit est peuplée d’étoiles”). Ce mouvement apparaît nettement comme un hommage aux victimes de l’Holocauste.
Quant au finale, bien qu’il se présente comme une série de variations enchaînées sur le Agincourt’s tune, il s’inspire en fait de la célèbre ballade de John Keats “la Belle Dame sans Merci”, dont il suit de près la forme poétique. A travers le récit d’une mystérieuse Dame qui entraîne un chevalier vers l’au-delà, il s’agit une nouvelle fois d’une allégorie de la “Mort triomphante”.
Extrait du journal (à l’occasion de la création française à La Prée le 8 mai 1997):
Henri Cartier-Bresson, à côté de qui je suis assis au premier rang, accueille la fin du morceau par cette phrase : “Une longue oraison funèbre !”, qu’il me glisse à l’oreille. Il n’a pas tort. La mort est en effet le fil rouge qui parcourt les quatre mouvements de cette Sonate, leur donnant à chacun sa forme et son éclairage propres, et à l’œuvre tout entière son unité.
Dans le premier mouvement, les deux réminiscences de la Sonate de Requiem – la première au début du mouvement (écho interrompu du début de la Sonate de Requiem), la seconde au terme du mouvement (citant l’ultime montée de violoncelle qui conduit au carillon conclusif de la Sonate de Requiem) – signifient dans mon esprit rien moins qu’un adieu à une période révolue, peut-être un adieu à la vie tout court. La première apparition du “thème d’Agincourt” en valeurs longues au cœur du mouvement annonce par son statisme à la fois l’imminence de la bataille et son issue fatale.
Le second mouvement : Chaconne. Au fond, une Danse macabre, durant la composition de laquelle j’eus maintes fois l’impression que les notes tombaient sous ma plume tels des soldats au combat et où je vis intérieurement les spectres des guerriers d’Agincourt revenir sur un champ de bataille couvert des restes de leurs corps, stupéfiés de n’être plus qu’âmes, errant, entrechoquant leurs ossements, se livrant à une seconde bataille, écho dérisoire de la première dans le monde de l’invisible…
Le troisième mouvement, où un chant venu du ghetto de Varsovie, enserré dans un lent cortège de croches semblant faire du sur-place, symbolise la vie piétinée, assassinée. De cette nuit-là on ne se réveille jamais, ce silence est celui du tombeau et ces étoiles ne brillent plus que dans le ciel de la mémoire, comme autant de lumières votives commémorant le souvenir de vies dont seuls quelques pauvres yeux terrestres qui n’ont plus de larmes pleurent encore le départ.
Le quatrième, enfin. Ballade d’amour et de mort épousant les contours du chef-d’œuvre de Keats “La Belle Dame sans Merci”. Où un Chevalier erre seul et fantômal (frère dans la mort des morts d’Agincourt), pris dedans les rets d’une Belle Dame sans Merci, lointaine cousine de la Lorelei. (Keats et Heine : deux contemporains puisant à des sources légendaires et voisines…)